Théma ESS

Vive les coopératives !
Le mouvement coopératif expliqué par le cigalier Dominique Carliez


Il n'est pas un seul analyste de la crise qui ne stigmatise la toute puissante déesse Finance comme responsable n°1 de ces catastrophes chroniques... la n°2 est l'incapacité des politiques à faire passer le moindre souffle démocratique sur l'économie (si tant est que ce souffle ait prise sur eux!), creusant sans cesse davantage les inégalités.
Il existe pourtant un système d'organisation de la micro-économie, vieux déjà de plus de 150 ans, qui a été imaginé justement pour contrecarrer ces deux tares de la société capitaliste (qui ne datent donc pas d'aujourd'hui !). 

Le concept est initié par Charles Fourier (1772-1837) avec l'ambition de concilier dans l'entreprise le travail, le talent et le capital. Il est magnifié par Emile Zola (1840-1902), visionnaire qui prêcha malheureusement dans le désert en déclarant que « la société future est dans la réorganisation du travail, et que de cette réorganisation seule viendra enfin une juste répartition des richesses ». Le message garde toute son actualité...

Cette réorganisation - en coopérative - consiste donc à transformer l'entreprise - société de capitaux (donc aux mains des financiers) - en une société de personnes, fondée sur deux principes essentiels : l'égalité entre associés (une personne = une voie) et l'impartageabilité des réserves (la richesse reste dans l'entreprise après avoir profité à ceux qui l'ont créée). Voilà de quoi calmer les ardeurs de tous les hiérarques, spéculateurs et prédateurs du monde !

On aura compris, l'intérêt majeur de la forme coopérative est d'éviter que les fruits du travail des acteurs de l'entreprise leur échappent au profit des puissances financières ou de potentats venus d'ailleurs... ce qui peut se résumer dans cette définition : « une coopérative est un groupement de personnes mettant des ressources en commun et mutualisant leurs efforts pour produire et/ou commercialiser des biens ou des services. Les excédents sont redistribués au prorata de la participation de chacun à l'activité ».

Il existe de nombreuses sortes de coopératives - suivant le type d'activité qui motive le regroupement des personnes - dont les principales sont :
- La coopérative de consommation : des consom'acteurs se regroupent pour trouver des fournisseurs susceptibles de répondre à leurs besoins et organisent la distribution des produits ainsi identifiés (ex. Les Nouveaux Robinson)
- La coopérative participative (SCOP) : des associés-salariés, considérés comme libres et égaux, s'organisent pour produire des biens et services qu'ils estiment répondre à un besoin solvable (ex. Z'images Productions).
- La coopérative de crédit mutuel : des citoyens se regroupent pour assurer ensemble la gestion de leurs ressources monétaires, dépôts sécurisés et utilisation pour eux-mêmes et leurs proches (ex. le Crédit Mutuel ou le Crédit Agricole... dans leurs premières années !).
- La coopérative financière : des épargnants décident ensemble des investissements que leur permet cette épargne (ex. Garrigue...)
- La coopérative d'activité et d'emplois (CAE) : des entrepreneurs individuels se regroupent pour mettre en commun des moyens logistiques, de formation, communication, etc. nécessaires à leur activité (ex. Copaname).
- La coopérative d'intérêt collectif (SCIC) : Arrêtons nous un instant sur cette dernière en date des sociétés coopératives, imaginée et mise en œuvre depuis 2002. Son objet et sa forme sont exemplaires, car elle réalise une sorte de synthèse entre les coopératives de consommation et de production, en y associant potentiellement tous les acteurs intéressés par l'entreprise, y compris la collectivité territoriale du lieu où elle opère.

Son objet : « la production ou la fourniture de biens et de services d'intérêt collectif, qui présentent un caractère d'utilité sociale » ; ce concept élargit le caractère de solvabilité par le seul marché des individus et groupes privés.
Actuellement c'est le préfet qui apprécie « l'utilité sociale » du projet ; pour lui donner l'agrément1 il tiendra compte notamment de « la contribution que celui-ci apporte à des besoins émergents ou non satisfaits, à l'insertion sociale et professionnelle, au développement de la cohésion sociale, ainsi qu'à l'accessibilité du plus grand nombre aux biens et aux services proposés».
NB : jurisprudence précise que « Le caractère d'utilité sociale d'une institution ne découle pas du secteur dans lequel elle exerce son activité, mais bien des conditions dans lesquelles elle l'exerce. Tout secteur d'action socio-économique, qu'il s'agisse de la santé, de l'éducation, de la culture ou, demain, de la protection de l'environnement, peut donner lieu à des activités sociales. » On préférera alors substituer le qualificatif « social » par « sociétal ».

Sa forme est le « multisocétariat » : trois minimum dont deux figurent obligatoirement, les salariés et les bénéficiaires (clients ou usagers...) ; ils se regroupent ou non en collège (aucun n'a la majorité à lui tout seul). Les autres peuvent être des financeurs, des bénévoles, une collectivité, etc.
Cette forme permet de mettre en œuvre un principe essentiel dans la résolution des conflits, la subsidiarité. Les processus de production, dans une société où existe encore (et de plus en plus sur le plan géophysique) une certaine rareté des ressources, sont nécessairement générateurs de conflits entre hommes et groupes humains. Ceux-ci trouvent d'autant plus facilement des solutions « justes » que les décisions sont prises par ou au plus près des intéressés. On multiplie ainsi les chances d'approcher l'idéal dont rêvait J-J. Rousseau dans son Contrat social, « qu'en s'unissant à tous chacun n'obéisse qu'à lui-même. »

La grande force du mouvement coopératif est qu'il permet de contester le capitalisme en le vidant de son contenu par une organisation alternative du travail, une stratégie de transformation économique des conditions de production et de distribution : « substituer à la condition salariale le travail associé2 ». Avec lui l'argent n'est plus le maître, mais retrouve sa place parmi les moyens de production. Cela ne signifie pas, bien sûr, que tous les problèmes sociaux soient résolus, mais l'une des principales causes en est supprimée.

Alors une question cependant reste en suspens après 150 ans, à laquelle il faudra bien apporter un jour une réponse vraie : pourquoi en sommes-nous encore à nous « indigner »3 des dégâts humains et environnementaux causés par l'organisation actuelle de la société ?

Dominique Carliez, membre de la CIGALES Adanson Maintenant

1Il est à noter que cet agrément ne lui assure actuellement aucun privilège fiscal.
2Théodore Villard, co-fondateur de la Chambre consultative des AOP (1900)
3Référence au récent best-seller de Stéphane Hessel : « Indignez-vous ! » indigène-éditions, 3€
Partager