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La fable de la Cigale et de la Fourmi
Quand la vérité contredit le conte

Ce texte est constitué d'extraits du chapitre « La fable de la Cigale et de la Fourmi » des « Souvenirs d'un entomologiste » de Jean Henri Fabre (1823-1915), instituteur, puis entomologiste et écrivain.
« La renommée se fait surtout avec des légendes ; le conte a le pas sur l'histoire dans le domaine de l'animal comme dans le domaine de l'homme. L'insecte, en particulier, s'il attire notre attention d'une manière ou de l'autre, a son lot de récits populaires dont le moindre souci est celui de la vérité.
[...] La Cigale ? Où trouver, dans le monde entomologique, une renommée pareille à la sienne ? Sa réputation de chanteuse passionnée, imprévoyante de l'avenir, a servi de thème à nos premiers exercices de mémoire. En de petits vers, aisément appris, on nous la montre fort dépourvue quand la bise est venue et courant crier famine chez la Fourmi, sa voisine

Mal accueillie, l'emprunteuse reçoit une réponse topique, cause principale du renom de la bête. Avec leur triviale malice, les deux courtes lignes :

                        Vous chantiez! J'en suis fort aise.
                        Eh bien, dansez maintenant.

ont plus fait pour la célébrité de l'insecte que ses exploits de virtuosité. Cela pénètre comme coin dans l'esprit infantile et n'en sort jamais plus.
La plupart ignorent le chant de la Cigale, cantonnée dans la région de l'olivier ; nous savons tous, grands et petits, sa déconvenue auprès de la Fourmi. A quoi tient donc la renommée!
...Avec lui [l'enfant] se conserveront les grossiers non-sens qui font le tissu de la fable : la Cigale souffrira toujours de la faim quand viendront les froids, bien qu'il n'y ait plus de Cigales en hiver ; elle demandera toujours l'aumône de quelques grains de blé, nourriture incompatible avec son délicat suçoir ; en suppliante, elle fera la quête de mouches et de vermisseaux, elle qui ne mange jamais.
[.../...]
La vérité rejette comme invention insensée ce que nous dit le fabuliste. Qu'il y ait parfois des relations entre la Cigales et la Fourmi, rien de plus certain ; seulement ces relations sont l'inverse de ce qu'on nous raconte. Elles ne viennent pas à l'initiative de la première, qui n'a jamais besoin du secours d'autrui pour vivre ; elles viennent de la seconde, rapace exploiteuse, accaparant dans ses greniers toute chose comestible. En aucun temps, la Cigale ne va crier famine aux portes des fourmilières, promettant loyalement de rendre intérêt et principal ; tout au contraire, c'est la Fourmi qui, pressée par la disette, implore la chanteuse. Que dis-je, implore ! Emprunter et rendre n'entrent pas dans les mœurs de la pillarde. Elle exploite la Cigale, effrontément la dévalise. Expliquons ce rapt, curieux point d'histoire non encore connu. »

Relisez ce texte en remplaçant « la Cigale » par CIGALES, « Fourmi » par créateur, etc.

Par chance nous n'avons eu tout au long des années, depuis la création du premier club en 1983, que très peu de créateurs d'entreprise mal intentionnés, voire escrocs, mais nous n'y avons pas complètement échappé malheureusement. Nous en avons rencontrés qui, s'étant bien renseignés sur nos valeurs, ont su les exploiter, dire ce que nous avions envie d'entendre. La plupart de ceux là n'a pas dépassé le stade de la présentation et n'a pas résisté à une discussion un peu poussée. Ceux qui ont réussis à nous tromper, ont pris nos chèques, sont partis, n'ont pas créé l'entreprise ou nous ont berné avec des comptes trafiqués, n'ont plus donné signe de vie, n'ont plus répondu aux sollicitations de leurs accompagnateurs cigaliers … Ceux-là se comptent sur les doigts d'une main.
Grâce à nos accompagnateurs, nous n'avons qu'un nombre limité de vrais échecs.
Encore ne faut-il pas regarder du simple point de vue d'une réussite financière, rare dans les premières années, même si celle-ci compte. Le rôle du mouvement CIGALES est de faire la preuve que la réussite financière n'est pas la seule pour juger d'une entreprise. Il faut prendre en compte tous les paramètres : humains, sociaux, écologiques, culturels, etc., ce que notre environnement capitaliste et la culture économique ambiante ne prennent pas en compte. C'est justement ce qui est dans notre charte, donne du sens à notre épargne et fait notre attachement au mouvement d'éducation populaire qu’est « les CIGALES ».
 
Reprenons la suite du texte de Jean Henri Fabre :

« En juillet, aux heures étouffantes de l'après midi, lorsque la plèbe insecte, exténuée de soif, erre cherchant en vain à se désaltérer sur les fleurs fanées, taries, la Cigale se rit de la disette générale. Avec son rostre, fine vrille, elle met en perce une pièce de sa cave inépuisable. Établie, toujours chantant, sur un rameau d'arbuste, elle force l'écorce ferme et lisse que gonfle une sève mûrie par le soleil. Le suçoir avant plongé par le trou de bonde, délicieusement elle s'abreuve, immobile, recueillie, tout entière aux charmes du sirop et de la chanson.
[...] de nombreux assoiffés rôdent [...]
Les plus petits, pour se rapprocher de la source, se glissent sous le ventre de la Cigale, qui débonnaire, se hausse sur les pattes et laisse passage libre aux importuns ; ... les convoitises s'exacerbent ; les réservés de tantôt deviennent turbulents agresseurs, disposés à chasser de la source le puisatier qui l'a fait jaillir.
En ce coup de bandits, les plus opiniâtres sont les Fourmis. J'en ai vu mordiller la Cigale au bout des pattes ; j'en ai surpris lui tirant le bout de l'aile, lui grimpant sur le dos, lui chatouillant l'antenne. Une audacieuse s'est permis, sous mes yeux, de lui saisir le suçoir, s'efforçant de l'extraire.
[.../...]
On le voit : la réalité intervertit à fond les rôles imaginés par la fable. Le quémandeur sans délicatesse, ne reculant pas devant le rapt, c'est la Fourmi ; l'artisan industrieux, partageant volontiers avec qui souffre, c'est la Cigale. Encore un détail, et l'inversion des rôles s'accusera davantage. Après cinq à six semaines de liesse, long espace de temps, la chanteuse tombe du haut de l'arbre, épuisée par la vie. Le soleil dessèche, les pieds des passants écrasent le cadavre. Forban toujours en quête de butin, la Fourmi le rencontre. Elle dépèce la riche pièce, la dissèque, la cisaille, la réduit en miettes, qui vont grossir son amas de provisions. Il n'est pas rare de voir la Cigale agonisante, dont l'aile frémit encore dans la poussière, tiraillée, écartelée par une escouade d'équarrisseurs. Elle en est toute noire. Après ce trait de cannibalisme, la preuve est faite des vraies relations entre les deux insectes. »

Je préfère cette Cigale là, partageuse, généreuse, plus proche de notre éthique CIGALES d'humanité et de solidarité. Mais la solidarité, c'est aussi l'autre versant de notre mouvement qui a reçu le label d'éducation populaire. En effet, tout le monde n'a pas fait d'études supérieures, d'école de commerce ou de gestion. Suivre une entreprise, réfléchir collectivement, comprendre l'économie au quotidien, etc. c'est permettre aux « ignorants » de se former sur le terrain et ça c'est l'éducation populaire ! Cet aspect est aussi très positif et fait l'originalité de notre mouvement en nous différenciant d'autres organismes ou associations d'investisseurs ou d'investissement.

Yves Barnoux, membre de la CIGALES Mille Trèfle, avec le concours involontaire de Jean de La Fontaine et de Jean Henri Fabre
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